Prologue

Te souviens-tu des dunes ? Te souviens-tu des
dunes de Namibie ? Te souviens tu des dunes
de Namibie et du roulis du sable sur leur
flanc ? De la mélodie de leur flanc ? De l’aine
des dunes de Namibie d’où s’écoulent des
grains de sable, égrainés un à un, roulant sur
eux-mêmes. Précipités dans la chute de reins
vertigineuse de la dune, ils brûlent d’impa-
tience de rouler sur le sol, loin de leur point
d’origine. Un endroit d’où ils ne verraient
plus. D’où ils ne verraient rien. Car leurs yeux
ont tout vu et leur rétine a brûlé. Ils chantent
 leur complainte dans un ruissellement tantôt
féérique tantôt maléfique. Dune mugissante.
C’est la complainte du grain de sable rôti au
soleil, dans le désert du Namib, qui roule, qui
tombe, qui chute. Ce sont les pleurs sans
 larmes des grains de sable, témoins des morts
 millénaires. Témoins des corps décharnés, de
la soif, de l’oubli des autres continents. Ce
sont pour les corps pris au piège allemand que
 les grains de sable, égrainés par le vent,
hurlent leur douleur. C’est le blues de Big
Mama, dont les côtes pleurent ses enfants
morts. Le désert du Namib, malgré la signifi-
cation de son nom, bouclier, n’a pas suffisam-
ment protégé.  Pour la première fois, ordre est
donné de n’épargner personne. Hommes,
femmes et enfants.

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« A l’intérieur des frontières allemandes,
chaque Herero, avec ou sans fusil, avec ou sans
bétail, sera fusillé. Je n’accepterai plus ni les
femmes, ni les enfants ; je les refoulerai vers
leur peuple ou ferai tirer sur eux. Telle est la
parole que j’adresse au peuple Herero. »

    Le Grand Général du Puissant Kaiser,        
    Von Trotha

Sous ce soleil radieux, dans ce paysage
lunaire, désertique, tellement beau que les
 larmes me viennent, des hommes sont morts.
Des hommes sont morts. Seul le minéral se
 souvient. Le grain de sable qui cherche à fuir
sa réalité, ses yeux, ses sens. Il se souvient. Et
se sauve. Il chante. Et quand tu viens, touriste,
dévaler Crazy Dune, batifoler sur les flancs
rouges de Big Mama, surfer sur sa croupe
rebondie, n’oublie pas le chant du grain de
sable. N’oublie pas ce cri muet de l’abandon,
de la tristesse et de l’oubli. Ce chant du siècle
dernier qui résonne encore aujourd’hui.









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