1-

UNE FEMME
La lumière baisse.
Tout doucement, elle baisse et je ne m'en rends
presque pas compte.
Je crois que c'est mon œil à moi qui picote.
Je crois que c'est une petite fatigue, juste à moi. Je crois que ce n'est qu'une impression, si le jour tombe plus tôt, si le jour tombe plus vite.
Je me dis que demain sera un autre jour, qu'immanquablement, demain, il fera jour.
Que, dans quelques heures, un grand soleil ardent balaiera mes doutes.

Je n'ai pas l'impression d'aller vers le printemps.Et ça ressemble au temps des loups.
Aux longs hivers sans réverbères.

Pourtant j'habite en ville.
Pourtant je déambule dans une époque pleine de néons.
Je marche entre les lampadaires, et je vois bien
qu'ils font ce qu'ils peuvent pour maintenir l'illusion d'un faisceau homogène et rassurant.

Mais je ne crois plus en l'éclairage public.
Je pense qu'il ne me protège plus de rien.

Je retrouve la peur primitive de la nuit en plein
jour, Sa façon de redessiner l'espace: c'est un rétrécissement.

15

 Quand je sors, rien n'a changé, et pourtant on
dirait que les trottoirs ont perdu de leur largeur.
La lumière baisse et j'en perdrais la clarté de mon esprit. J'en perdrais jusqu'à mes mots.
Les mots, les uns après les autres, se mettent à ne plus rien vouloir dire.
Voilà qu'ils coincent au bout de ma langue.
Voilà qu'ils glissent entre mes doigts.
Voilà qu'un mot que je croyais comprendre est
pris et retourné, vidé de sa substance et ne sert
plus à rien.
Voilà qu'un mot que je prenais pour m'aider
devient une bombe retournée contre moi.
Et moi
Moi qui savais parler, moi qui savais penser
Voilà que je m'embrouille et ne sais plus quoi dire
Voilà
C'est sombre jusque dans ma bouche.
Ce n'est pas le corps qui défaille,
C'est cette ombre tenace, qui noircit jusqu'au
vocabulaire.
Me voici dans le temps où tous les mots sont gris.C'est plus subtil qu'un tremblement de terre. C'est plus discret qu'une guerre à ciel ouvert.C'est quoi le mot pour dire ça ?
Une déliquescence?
Un glissement.
Dans la rue, alors, chacun brandit sa foi et son
appartenance.
C'est à qui priera le plus fort.


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