Scène 10


JEANNE : Attirée par la lumière sur le fleuve.
Envie de me nourrir de lumière. Je me dirige vers
le pont. Les reflets du soleil d’hiver sur la surface
de l’eau, ça me suffit. La matinée passée à cher-
cher une ouverture. Un lien. Je m’arrête au milieu
du pont, regarde l’eau. Avale à petites gorgées la
lumière sur le fleuve, comme à la dérobée. Mon
déjeuner, de la lumière et des nuages. Je laisse
passer la foule, les péniches, les nuages et le
temps. J’allume une cigarette. Le fleuve est calme.
L’eau et la lumière, des combinaisons sans fin, je
laisse mon regard se baigner dedans, dériver avec
l’après-midi. Je crois entendre des cris d’oiseaux,
au loin. Le ciel est vide. Pourtant j’entends ; j’en-
tends des oiseaux. Une rumeur s’approche.
Quelque chose vient, mon corps l’a senti, il se
tend instinctivement. Le ciel est toujours vide
devant moi. Les cris augmentent, en quelques ins-
tants, ils recouvrent tous les sons de la ville.
Quelque chose vient. A l’instant où je me
retourne, des nuées d’oiseaux jaillissent devant
mes yeux. Des nuées immenses. De derrière les
immeubles, ils affluent. Par centaines. Par mil-
liers. Des étourneaux. Des étourneaux envahis-
sent le ciel, soumettent la ville, en un instant ils en
sont le centre. Des nuages d’étourneaux, tout
autour de moi. Où que je regarde, des oiseaux,
des formes sans nom, comme des dessins d’encre
dans le ciel, portés par un rythme impossible à
comprendre.

67
 Le vent soulevé par les oiseaux fait
trembler les feuilles des arbres, me lave le visage,
entre en moi. Je suis incapable de réagir, prise de
vitesse. Les étourneaux s’ébattent sur toute la sur-
face du ciel ; le nuage fond dans une direction, en
change brutalement, s’étire jusqu’à la transpa-
rence. Mon regard, mon souffle, mon corps, au
centre du nuage soudain. Les oiseaux passent à
travers moi. Leurs cris chassent toute pensée. Il
ne reste devant moi en moi que des arabesques
vivantes, sauvages, libres. Tout a été balayé.
Soudain il n’y a plus de départ. Il n’y a plus Eloi,
les enfants, ou même Jeanne. Il n’y a pas d’hôtel,
ni de Lou Reed. Il ne s’est rien passé avant.
Demain est hors de portée. Le battement d’ailes
des étourneaux a tout chassé. Leurs cris ont
effrayé les idées de séparation, de retrouvailles,
même la peur, même le désir. Il n’y a plus rien. Au
coeur du vacarme des oiseaux, un grand silence.
Quelque chose se délie. Immobile sur le pont, je
me mets à pleurer. Aucun sentiment, aucune tris-
tesse, pas même d’émotion. Quelque chose
pleure, vient de trouver un passage. Je laisse les
larmes passer comme on laisse passer quelqu’un.
Les oiseaux remontent le fleuve et la ville reprend ses droits peu à peu. Moi j’ai eu plus que la lumière. Le nuage se dissout au loin à l’horizon, vers l’aval du fleuve. Sur le pont, une autre personne est restée immobile. Un vieil homme, sur le trottoir opposé, il me regarde. Il sourit. Il a vu lui aussi. J’essuie mes larmes, je lui rends son sourire et me dirige vers lui. Je ne réfléchis pas « Est-ce que vous avez envie de boire un thé ? Oui. Vous m’accompagnez ? Oui, avec plaisir. »
68










accueil

catalogue

nouveautés

facebookactus

les auteurs

commandes

contact

liens