DAVID

Cimetière.

 
Papa avait une façon de se taire extraordinaire. Je n’ai jamais vu chez quelqu’un une telle maîtrise du silence. Dès ma naissance, j’ai été touché par ça. Cette façon qu’il avait de me regarder vraiment, vraiment à côté, presque de travers comme s’il ne me reconnaissait pas.

Il était de ces gens formidables qui te regardent à chaque fois d’un œil neuf, qui ne t’enferment pas dans l’idée qu’ils te connaissent par cœur comme s’ils t’avaient fait, non. Ils t’abordent comme un nouveau, ils te traitent comme un inconnu, tu vis quinze ans avec eux et quand tu passes leur porte c’est comme si c’était la première fois, et que tout reste à faire.

Mon père c’était ça. Avec en plus ce don incroyable pour savoir écouter si attentivement la pluie ou le bruit ambiant, ou n’importe quoi d’autre, même un truc sans intérêt, une opérette, un bruit de camion, sans se laisser distraire une seconde par qui il avait juste en face de lui. Surtout quand c’était moi. Et j’en faisais des tonnes. Mais je pouvais toujours parler,
crier, pleurer, hurler, papa restait bien


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concentré sur la pluie, le bruit ambiant ou n’importe quoi d’autre, d’une force… Un type avec une telle confiance dans les êtres qu’il n’allait jamais te dire que ce que tu faisais ça n’allait pas. Ni que ça allait. Ni comment ça pourrait aller mieux. Un mec pas là pour te juger, orienter tes choix. Là pour te laisser maître de toute ta vie. D’une confiance aveugle sur ma vie.

 C’était un homme avec tellement de recul sur les êtres, qu’il ne s’arrêtait jamais à ce que je lui montrais, cherchant toujours à voir plus loin, derrière moi, bien loin derrière. Là où je n’avais jamais pensé qu’on pouvait encore s’en souvenir. Quelle mémoire. Je lui rapportais mon permis poids lourd que j’avais enfin réussi, et tac il me flanquait que j’ avais quand même raté deux fois mon brevet et jamais su apprendre à faire du vélo. Mais que ça n’était pas de ma faute que j’étais né comme ça.

Un homme rare, qui était rarement là où on l’attendait. On l’attendait à midi, il passait à dîner. On l’espérait à Noël, il passait à Pâques, pour chercher la voiture. Pour aller où ? Ça on pouvait toujours se casser la tête à le deviner, c’était le roi de la discrétion. Un homme empli de mystère et de réserve qui s’est toujours effacé pour laisser sa place. Royal, il a laissé le champ complètement libre à ma mère, et avec grande

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